L'avion rose, c'est une histoire de paroles.
Paroles ?... J'adore...
Mercredi 11 mars 2009
Cela faisait maintenant la troisième fois que je la croisais dans l’escalier. A chaque fois, elle descendait, l’air absorbé, impénétrable, presque dur. Elle semblait toujours courir à un rendez-vous de la plus haute importance et c’est à peine si elle relevait la tête lorsqu’elle passait devant moi, et me marmonnait un inaudible « bonjour » ou un « excusez-moi » quelconque lorsque j’étais obligée de me plaquer contre le mur, l’escalier étant assez étroit, et que j’encombrais l’espace, les bras chargés de courses diverses. Peut-être voulait-elle juste passer furtivement, sans laisser de traces dans les mémoires. Mais d’où pouvait-elle bien sortir ? je n’avais remarqué aucun emménagement récent mais la régularité de nos rencontres m’assurait de sa présence dans l’immeuble.

Je l’avais croisée une fois au rez-de-chaussée, une autre fois entre le 3ème et le second, et enfin, sur mon propre palier, au 4ème, alors que j’ouvrais ma porte. Il restait donc par déduction, les 5ème et le 6ème étages, ce qui laissait quatre possibilités, chaque palier abritant deux appartements.

Juste au-dessus de moi vivait Madame Lachaume, une vieille dame de 80 ans bien tassés qui ne recevait, à ma connaissance, que la visité épisodique de son fils, une fois tous les deux mois et celle, quotidienne, d’une aide ménagère. Mais notre inconnue n’avait pas vraiment le look pour venir épousseter les souvenirs ancestraux de ma vieille voisine. Elle s’habillait plutôt classique, tailleur jupe, dans des teintes sobres, gris, parfois un foulard vert pâle très joliment noué autour de son cou. Il y avait autre chose également qui avait retenu mon attention, c’était cette odeur légère qui flottait autour d’elle, de poudre fraîche et d’une petite touche parfumée qui me faisait penser qu’elle venait juste de se maquiller.

Si elle ne venait pas de chez notre Madame Lachaume, il y avait encore moins de probabilité qu’elle vienne de ses voisins de palier, les Ménard, un couple nanti de deux enfants en bas âge qui, si j’en croyais ma propre voisine vivant juste en dessous d’eux, passaient leur temps à jouer bruyamment dans le couloir. Madame Pereira, la concierge m’avait confiée, en toute discrétion bien sûr, que Monsieur, travaillant dans les assurances, était absent presque toute la semaine pendant que Madame, débordée par sa propre progéniture, consultait fréquemment le médecin du deuxième. Je voyais donc mal notre inconnue se rendre chez eux. Elle n’avait rien de la baby-sitter lambda et cette touche de maquillage récente ne concordait pas à une visite amicale.

Restait le 6ème. A gauche, un avocat international d’une soixantaine d’années, chauve et bedonnant, aux regards libidineux. A droite, une obscure ex-vedette de la télévision partageant sa vie entre Cannes et Paris, généralement flanquée d’un jeune mignon à son bras, rarement le même. selon madame Pereira qui m’avait fait cette nouvelle confidence d’un air entendu. Valeria L., il ne fallait surtout pas prononcer son nom de famille, apportait une certaine ombre à la respectabilité bourgeoise de l’immeuble. Pour notre sagace concierge, travailler à la télévision voulait d’abord dire, coucher avec tout le monde, et les allées et venues des jeunes mignons n’allaient pas la dissuader des mauvaises mœurs engendrées par la profession.

Oui, mais notre inconnue était une femme, donc, certainement peu intéressante aux yeux de notre ex-star du petit écran et aurait été plus vraisemblablement perçue comme une rivale de taille. Il ne restait donc plus que notre avocat international, Maître Roger Ladaoui… Notre charmante et mystérieuse inconnue serait-elle alors une collaboratrice ou peut-être même sa maîtresse ? J’osais à peine imaginer ma belle inconnue dans les bras du gras et peu séduisant avocat. Mais Maître Ladoui rentrait à 19H00 précises tous les soirs pour repartir chaque matin à 07H30 et j’avais toujours croisée notre visiteuse en dehors de ces horaires là. Autre chose, Maître Ladaoui rentrait toujours seul. Je l’entendais ahaner dans l’escalier afin de hisser son quintal jusqu’à son étage. La conception ancienne de l’immeuble, même bourgeois, n‘avait pas permis la construction d’un ascenseur interne. Beaucoup de colocataires s’étaient plaints mais aucune solution n’avait émergé à ce jour. Moi, personnellement, cela ne me dérangeait pas du tout. D’abord parce que j’ai horreur des ascenseurs à cause d’une légère claustrophobie m’empêchant d’y pénétrer systématiquement et que prendre l’escalier, pour moi, était gage de mollets d’acier et aujourd’hui, de rencontres subtiles.

Mais alors, si je ne voyais pas, si je n’espérais pas la charmante au bras de notre avocat, d’où venait-elle à la fin ? C’est là qu’un de mes défauts principaux entre en jeu : la curiosité.  Si je me prends à me poser des questions et à ne pouvoir y apporter de réponses, autant vous dire, je deviens quasi obsessionnelle. Je sais, ce n’est pas très beau, mais c‘est plus fort que moi. Je veux « savoir » et je peux vous garantir que je mettrai tout en œuvre pour arriver à la solution.

Mon premier mouvement fut évidemment d’aller trouver notre si discrète et non moins bavarde Madame Pereira qui, connaissant tout sur tout le monde, n’allait pas manquer de me renseigner. Hélas, hélas, trois fois hélas, Madame Pereira n’avait jamais remarqué la présence de la jeune femme, et n’en revenait pas, elle qui se faisait un point d’honneur de surveiller, pardon, d’être attentive, à toutes les allées et venues dans l’immeuble, de n’avoir rien remarqué jusqu’à ce jour. J’avais toujours croisée l’inconnue en fin de matinée, Madame Pereira en déduisit que, se trouvant alors dans le second escalier, pour le ménage, elle ne pouvait l’avoir rencontrée. J’omis de lui faire remarquer que généralement, à cette heure là, sortait de sa loge le bruit tonitruant de sa télévision diffusant un soap-opéra que je la soupçonnais de ne jamais manquer. Mais là, n’était pas le propos. Madame Pereira suivit néanmoins le même chemin de réflexion que moi précédemment et aboutit à la même conclusion. Nous n’avions aucune idée d’où pouvait bien sortir la dite inconnue.

Je laissais Madame Pereira à ses expectatives et diverses supputations en tentant d’atténuer l’intérêt de la recherche, ne voulant pas exciter plus en avant sa propre curiosité, afin de ne pas me retrouver encombrée de la présence de ma concierge, à chaque fois que je rentrerais. Je trouvais donc quelques arguments pour détourner son attention vers d’autres sujets bien plus brûlants, tel le remue-ménage des gamins du 5ème et la laissait, maugréant sur la jeunesse tout en faisant confiance en son insatiable attraction de connaître qui, de Pamela ou d’Hellen allait bien pouvoir épouser Gary à 11H30 chaque jour pour qu’elle ne se retrouve pas dans mes pattes à ce moment là.

Je décidais donc de mener seule l’enquête. Trois matinées plus tard, malgré une organisation drastique de mon emploi du temps afin de me trouver dans la cage d’escalier avant midi, je n’avais toujours pas recroisé la belle inconnue. Le vendredi, n’ayant rien planifié à l’extérieur, je décidais de passer mon temps, non loin du judas, l’oreille attentive aux moindres bruits. Je sais, ce n’est pas très glorieux mais je vous l’ai déjà avoué, j’ai la curiosité maladive et plutôt têtue. N’ayant rien remarqué de spécial mis à part un ou deux allers retours de la voisine du 5ème vers le cabinet médical du second, ma patience mise à mal, j’optais pour une autre tactique et me glissais subrepticement sur le palier. Tous mes sens en éveil, je grimpais du bout des pieds l’escalier afin d’atteindre le dernier étage où, j’en étais presque sûre, l’inconnue se rendait. Collant mon oreille cette fois sur le battant de la porte de l’avocat, j’espérais obtenir un indice sonore de présence mais n’entendit aucun bruit. En désespoir de cause, et histoire de ne pas être montée pour rien, je fis de même contre la porte de notre présentatrice oubliée malgré l’assurance de Madame Pereira que celle-ci était en villégiature dans sa villa de Cannes. L’énorme porte blindée me laissait peu d’espoir de percevoir quoi que ce soit. Pourtant, j’entendis très clairement la phrase.

- Je peux vous renseigner ?

Je me retournais vivement tentant de masquer la stupeur qui raidissait d’un coup mes traits. L’inconnue se tenait devant moi, la tête légèrement penchée par l’étonnement, attendant visiblement une réponse qui tardait.Qu’allais-je donc bien pouvoir fournir comme explication plausible ?

D’abord je lui souris. Le sourire est toujours désarmant. Puis je prenais ma respiration comme si sa présence me soulageait. Enfin, j’entamais avec beaucoup de conviction une tentative d’éclaircissement ;

- j’ai une fuite d’eau chez moi, au plafond, et je me demandais si cela ne venait pas de cet appartement.

La belle fronça aussitôt les sourcils et je retrouvais cet air grave que j’avais déjà remarqué chez elle.

- Une fuite ? mince… mais ? vous habitez au 4ème gauche, n’est-ce pas ? et ici, nous sommes au 6ème… droite…

La belle était loin d’être idiote et  avait donc repéré auparavant ma présence. Je ne sais si je devais m’en trouver flattée, mais j’avais pour l’heure une autre priorité, celle de fournir aussitôt d’autres munitions plus persuasives.

- non, oui, je sais mais j’ai déjà vérifié auprès de mes autres voisins et ça ne semble venir de nulle part alors j’espérais peut-être…

Je ne sais pas ce que j’espérais d’une fuite passant d’un sixième étage directement au quatrième tout en se déplaçant du palier droit vers le palier opposé mais c’est tout ce que je trouvais à dire. Aussi me taisais-je, espérant que l’inconnue de l’escalier allait enfin me dévoiler le pourquoi de sa présence et ne pas m’ennuyer avec l’impossibilité technique d’une fuite d’eau parcourant un tel méandre pour arriver jusqu’à chez moi. J’étais quasiment sûre de me faire jeter lorsqu’elle sortit un trousseau de son sac avec cet air toujours aussi grave qui la caractérisait.

- Venez, nous allons voir cela tout de suite.

Elle pénétra dans l’appartement laissant flotter derrière elle ce délicieux et non moins subtil parfum de poudre cosmétique. Je la suivis et pénétrais moi-même dans les lieux.

L’appartement était hallucinant. Les murs étaient tous couverts d’une peinture rose fluo comme cette teinte spécifique aux poupées princesses des petites filles. Les plinthes avaient été soulignées de noir et le mobilier, quant à lui, tirait plutôt vers le rouge. Un canapé très contemporain et certainement tout aussi cher trônait dans le salon, recouvert lui d’un tissu façon peau de vache. Quelques bibelots kitchissimes mais heureusement peu nombreux étaient disséminés sur des étagères improbables en forme de vagues mais de couleur marronnasse. Bref, l’ensemble était totalement impensable pour l’intérieur de quelqu’un d’équilibré et j’en déduisais aussitôt que notre ex petite chouchoute du tube cathodique devait avoir grillé quelques neurones sous les spots puissants des plateaux..

- Incroyable, non ?

Mon inconnue venait de s’adresser à moi ayant certainement remarqué mon air totalement ahuri.

- A vrai dire… je ne savais même pas que cela pouvait exister…
- Et bien malheureusement si et croyez-moi, j’ai même vu pire..
- Impossible !
- Hélas…

D’un coup, l’atmosphère s’était allégée et je retrouvais une certaine assurance de moi-même découvrant finalement l’inconnue au visage si sérieux plutôt accorte. 

- vous savez, je ne vois rien de spécial…
- Pardon ?
- Je ne constate aucune fuite d’eau.

Ha oui, zut, la fuite. Vite, une réponse…

- Vous êtes sûre ?

Oui, je sais, j’ai déjà trouvé mieux.

- De toutes façons, l’arrivée d’eau générale était fermée et même en l’ouvrant, je ne vois absolument rien d’anormal.
- Ca doit venir d’ailleurs alors…
- Sûrement. Vous voulez que je vienne voir chez vous ?

Aïe… il me fallait trouver une échappatoire digne de ce nom n’ayant évidemment même pas une petite tâche d’humidité à lui montrer mais tout en trouvant bien sûr fort regrettable que mon grossier mensonge m’empêchât ainsi de l’inviter chez moi. Il me fallait vite détourner la conversation.

- Vous êtes de la famille ?
- Pardon ? (mon inconnue me regardait, étonnée.)
- La propriétaire, c’est peut-être votre mère ?..
- Non, dieu merci ! je ne devrais pas parler ainsi mais l’idée d’avoir pour mère quelqu’un qui aurait ce genre de goûts… comment dirai-je… aussi particuliers ? me ferait me précipiter illico chez un psy. Vous voulez une tasse de café ?

La belle n’avait pas tout à fait répondu au fond de ma question et semblait vouloir éluder la raison de sa présence ici. J’acceptais donc avec enthousiasme le café.

Ces gestes étaient précis et agréablement harmonieux. Elle se mouvait dans la cuisine (de couleur vert pomme bien sûr !) avec beaucoup d’élégance. Cette inconnue était décidemment bien charmante et je me surprenais à suivre de mes yeux gourmands la courbe fine de sa taille.

- Sucre ?
- Non merci.
- De toutes façons, je ne suis pas sûre qu’il y en ait. … vous n’avez pas de fuite d’eau chez vous, n’est-ce pas ?

Non content d’être charmante, ma belle inconnu était en plus très perspicace…

- En fait… non, pas vraiment… mais, nous nous sommes croisées plusieurs fois dans l’escalier et je me demandais… ce que vous faisiez dans l’immeuble.
- Je vous rassure, je ne suis pas une cambrioleuse. En fait, ça tombe plutôt bien que vous soyez là. A vrai dire, je  ne savais pas trop sous quel prétexte j’allais pouvoir venir frapper  à votre porte.

Là, j’étais cueillie, comme on dit, l’arroseur arrosé sans pour autant trouver le culot de lui demander pourquoi elle tenait tant à venir cogner à mon huis.

- J’aurai un petit service à vous demander, me fit-elle d’une voix douce, presque timide.

Je ne sais pas pourquoi, enfin je n’osais pas me poser trop la question, mais soudain, mon cœur se mit à battre la chamade et je sentais le sang, sur mes tempes, affluer. Dans quelques secondes, je le savais, j’allais me retrouver cramoisie de gêne. Cette situation étrange de me retrouver à boire un café dans un appartement inconnu avec une étrangère dont je ne connaissais même pas le nom exacerbait bien plus que ma curiosité. L’idée de me lever, de la prendre dans mes bras et de l’embrasser fit plus que m’effleurer. J’en conçu un désir tel qu’il me fallut une grande maîtrise de moi-même pour ne pas envoyer valdinguer la table qui nous séparait.

- Je peux vous montrer quelque chose ?

Elle se leva et m’invita à la suivre. C’était sans doute l’effet de mes sens abusés mais j’avais l’impression que la belle, devant moi, dégrafait son corsage. Elle pénétra dans la salle de bain.

- J’arrive tout de suite.

Elle referma la porte derrière elle, me laissant figée, au milieu du couloir, le cœur battant, mon équilibre manquant de m’abandonner à chaque seconde m’imaginant soudainement de la voir apparaître sans atours ni vêtement devant moi ainsi offerte alors que la porte s’ouvrait.

La troublante apparut alors le corps engoncé… dans une combinaison de peintre et m’entraîna aussitôt vers le fond de l’appartement. Elle marchait devant moi et de la voir ainsi vêtue, légèrement androgyne et pourtant si femme, me fit presque défaillir. Rarement quelqu’un d’inconnu m’avait fait autant d’effet. Il m’était déjà arrivé d’avoir des coups de foudre et d’en concevoir un certain désir spontané mais à ce point, jamais. Si je n’avais pas reçu cette stricte éducation judéo-chrétienne qui m’imposait toujours des semaines de fréquentation avant  le moindre engagement physique, dirons-nous, je lui aurais bien volontiers ôté sa salopette pour la couvrir de baisers. Mais c’est incroyable le contrôle que l’on peut garder de soi. Où tout simplement, étais-je trop bloquée par la crainte du refus et l’humiliation d’être repoussée. Et puis parfois j’oublie un peu trop vite que toutes les femmes ne sont pas attirées par d’autres femmes ; oubli qui m‘a valu quelques cuisantes déceptions.

Gaétane, car tel était le prénom que la belle venait de me révéler, me fit entrer… dans une chambre. Au mur, je découvrais alors une fresque, à moitié peinte, représentant un homme en train de s’accoupler avec une femme. Si le corps de l’homme était quasiment terminé, celui de la femme ne restait encore qu’une ébauche. La scène aurait pu paraître pornographie mais il en émanait une telle force et vraie douceur, une si grande tendresse et un tel respect qu’il s’en dégageait surtout un érotisme troublant.

Evidemment, cette découverte n’était pas faite pour m’arranger et je sentais peu à peu mes dernières forces à moi s’évanouir.

- La propriétaire de l’appartement, enfin, de cette chose, m’a demandé de lui reproduire une fresque qui a été découverte sur le mur d’une villa à Pompéi. Ne me demandez pas comment elle a eu cette idée de s’intéresser à une œuvre aussi remarquable, mystère…Mon problème est le suivant : si je n’ai eu aucune difficulté à représenter l’homme, et bien, je ne sais pas pourquoi, je bloque sur la femme.

Voilà donc ce que faisait notre belle inconnue dans notre immeuble si bourgeois. Elle peignait dans la chambre d’une vieille renommée du petit écran une scène torride dont il me faudrait à tout jamais taire la présence à madame Pereira de crainte que celle-ci n’appelle aussitôt la brigade des mœurs, si tant est que cette dernière existe encore.

- En fait, je trouve que vous lui ressemblez.
- A qui ?
- A l’amante, bien sûr. J’avais remarqué cela déjà en vous croisant. Je sais que cela va peut-être vous sembler bizarre mais, est-ce que vous accepteriez de poser pour moi ? je n’y arrive pas avec la reproduction. J’ai besoin de quelque chose de plus vivant et vous m’aideriez énormément en acceptant.

Il y a des situations dans la vie qui peuvent paraître assez étonnantes, inattendues, voire totalement incongrues mais celle-là dépassait tout entendement. Cette femme qui m’avait troublée à ce point et si rapidement venait dans la foulée de me proposer de me mettre nue devant elle. Evidemment, je n’avais que deux options. Lui dire non et repartir sans espoir de revoir la belle Gaétane, ou accepter au risque de… je ne savais pas trop de quoi… mais me doutais bien qu’il y aurait forcément un effet secondaire.

- « Je n’ai jamais fait ça » fut la seule chose que je pus dire
- « Mais c’est très facile vous verrez. On va y aller progressivement. Venez, je vais vous installer. »

Ayant entrouvert une brèche avec ma réponse laconique, l’artiste s’y était engouffrée et je me retrouvais allongée sur le lit, dans une posture lascive, mais, à mon grand soulagement, toute habillée . Je gardais au moins un minimum de dignité. Aussitôt, Gaétane se saisit de ses pinceaux et commença à travailler.

Elle était très concentrée et je pouvais la contempler à loisir. Ses gestes étaient sûrs, précis, son regard glissait sur moi d’une manière professionnelle.

- Evitez de bouger s’il vous plaît. Je fais au plus vite.

C’était étrange mais j’avais l’impression de ne plus exister, de n’être qu’un objet déposé là, sur ses draps, d’être totalement dépossédée de moi-même, de ma propre personnalité, de ne plus dépendre que de son regard presque froid qui glissait sans jamais m’atteindre. Je ne sais pas combien de temps passa ainsi mais lorsque Gaétane suspendit enfin son geste, c’est à peine si je pus détendre mon corps tant il s’était crispé de peur de perdre la pose.

- c’est un peu dur de rester sans bouger, n’est-ce pas ? vous voulez un verre d’eau ?

J’acquiesçais bien volontiers et profitais du départ de l’artiste pour me plonger dans son œuvre. Elle avait avancé à grand pas. Les jambes, les bras, une partie du corps de la femme étaient à mes yeux terminés mais je voyais bien que le visage restait encore flou et que le ventre et les seins du modèle étaient à peine esquissés. A bien regarder la scène et la position des deux corps, on pouvait imaginer aisément que l’homme avait pénétré la femme et que celle-ci éprouvait un plaisir intense, certainement proche d’un orgasme que l’on sentait mutuel. Le trouble qui ne m’avait pas quitté depuis ma rencontre avec la jeune femme ne cessait de croître. Ce que je voyais devant moi dans cette fresque, je l’imaginais me le faire. J’imaginais ses bras autour de moi, ses caresses, ses baisers et cette jouissance qui peu à peu monterait en moi.

C’est à cet instant précis que tout bascula. Je compris que je ne pouvais pas faire marche arrière, que ma présence ici, mes attentes, mon désir devaient sortir de moi, de mes réserves et s’offrir à cette inconnue qui ne l’était plus tant que cela et dont je pouvais voir la beauté transparaître et la grande délicatesse s’exprimer à travers sa peinture.

Je me dévêtis et me repositionnais sur le lit, la gorge nouée mais certaine que ma décision était la seule possible pour donner à cette scène figée tout le mouvement qui lui était nécessaire.

Lorsque Gaétane  arriva avec le verre d’eau et qu’elle me découvrit ainsi, elle fut à peine surprise. Son air grave procura une grande solennité à ce moment et je la remerciais en mon fort intérieur de ne pas prononcer une seule parole. Elle retourna aussitôt à ses pinceaux et enfin commença à peindre ce que le désir nous imposait. Je sentis la pointe de mes seins se durcir au fur et à mesure que Gaétane passait délicatement le pinceau sur la poitrine de son modèle. Lorsqu’elle passa aux contours du ventre, je sentis mon propre corps se cambrer de plaisir, d’attentes, de frissons. Des spasmes m’envahissaient, plus présents, de moins en moins pudiques. Je ressentais une chaleur intense à l’idée que la jouissance de ce couple allait bientôt être ensevelie sous la lave que l’artiste avait dessinée au troisième plan, dévalant une colline, venant surprendre et tuer les amants qui se donnaient ainsi l’un à l’autre.

Gaétane restait grave, attentive, délicate et chaque coup de pinceau était comme un baiser, comme une caresse, une brûlure sur mon corps. Je ne pouvais empêcher ma respiration de s’alourdir, de devenir plus saccadée. Ce que je ressentais au fond de moi était si intense que cela me faisait presque peur. Mon corps était entièrement soumis aux gestes, au regard de Gaétane. Je la sentais elle aussi prête à défaillir et luttant pour finir son œuvre, pour ne pas manquer cet instant de pure folie qui nous faisait basculer dans un univers où tout était exacerbé, démesuré, un moment de vie si proche de la mort.

Je n’en pouvais plus et jouissais sous le regard de l’artiste qui dans un dernier trait de couleur apposa un léger sourire sur le visage de l’amante.

Peu de paroles furent échangées à notre départ. Je savais que l’oeuvre terminée, Gaétane ne reviendrait pas. C’était ainsi, une jouissance volée au passé et qui serait à jamais ensevelie sous le secret de la lave et le linceul de la cendre.

Je n’ai bien sûr jamais rapporté quoi que ce soit de ma découverte et ma rencontre avec Gaétane auprès de Madame Pereira qui oublia bien vite l’anecdote. Quant à moi, parfois la nuit, il m’arrive encore de laisser mes pensées monter deux étages pour me glisser dans cette chambre où dort profondément notre ancienne vedette qui ne comprit jamais pourquoi, contrairement au modèle apeuré par l’imminence de la catastrophe, la jeune femme représentée sur la fresque souriait d’un plaisir aussi étonné.
Par M. T. - Publié dans : Nouvelles, j'adore... - Communauté : lesbienne
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Mercredi 4 mars 2009
Cette fille avait vraiment une voix sublime, chaude, traînante jusqu’à la lascivité, bien posée et surtout, elle chantait juste. Et croyez-moi, entendre quelqu’un interpréter un titre sans fausse note, dans le tempo et en rythme, après toutes ces heures  où des kyrielles de casseroles nous avaient implosé les tympans relevait véritablement du miracle. Le jury et moi-même étions en plein extase. Personne ne bougeait. C’est à peine si nous osions nous regarder. Le silence vibrait tout autour de nous à l’instar des cordes de la guitare de notre inespérée sirène. Au jugé, je lui donnais 25 ans, peut-être même un peu plus. La voix était d’une douceur paradoxale au regard de la force qui émanait de l’interprétation qu’elle venait de donner de la chanson de Leonard Cohen « Allelujah ». J’en oubliais presque de respirer. Pour être franche, si j’adore ce titre, je ne suis pas dupe de l’émotion évidente qu’il porte en lui-même et donc de la facilité, pour son interprète, d’attirer nos bonnes grâces. Mais encore faut-il l’exécuter correctement et là, chapeau bas, cela dépassait toutes nos espérances. Notre muse venait de nous offrir.trois pures minutes de bonheur au milieu d’une journée cauchemardesque.

- … Caroline ? c’est ça ?…Bon,  on a vos coordonnées. On vous tient au courant. Merci.

La jeune fille dite Caroline se leva, soutenant sa guitare d’une main, et avec une légèreté d’oiseau, un sourire presque timide, quitta la salle, nous balayant d’un regard qui, je l’avoue, m’émut outre mesure.

J’avais accepté de participer à un jury de sélection destiné à mettre en valeur de nouveaux talents pour le développement d’un label récent. On m’avait demandé de rejoindre le casting en qualité d’auteur pour avoir écrit quelques textes de chanson précédemment. Mon avis était purement consultatif mais, nantie d’un sérieux à toute épreuve, j’assumais mon rôle avec un professionnalisme sans faille. Cela n’avait pas empêché une certaine lassitude de me gagner au fur et à mesure des auditions pour s’évanouir instantanément pendant ce moment hors norme. J’attendais donc avec la plus grande impatience le verdict des professionnels qui constituaient le jury, à savoir, un directeur artistique, le directeur général du label, une attachée de presse, un musicien célèbre et deux obscurs personnages à la coupe improbable qui avaient passé la moitié du temps à soupirer et l’autre à tirer avec agacement sur des cigarettes électroniques d’où s’échappait un nuage blanc de vapeur d’eau. J’attendais avec confiance leur verdict.

- bon, ben je sais pas si on va s’en sortir aujourd’hui, les gars, mais, moi, je propose une pose déjeuner. Ça vous va ?

Le directeur général venait ainsi de s’exprimer, tirant de leur torpeur les deux hirsutes à fausse clope dont l’œil vitreux peinait à renvoyer la moindre étincelle de vie. L’attachée de presse sauta aussitôt sur son portable pour écouter les innombrables messages dont les appels avaient ponctués de BIP GREUUU chacune des prestations. Elle s’en était excusée à chaque fois sans pour autant avoir la présence d’esprit ou ne serait-ce que la délicatesse de couper net les alertes bruyantes. Le musicien célèbre mais totalement mutique depuis le début de matinée s’extirpa de son fauteuil et d’un pas nonchalant se dirigea vers la sortie du studio.

Il disparu non sans laisser traîner un regard d’acier froid sur les deux hurluberlus qui jacassaient dorénavant ensemble, retrouvant ainsi un semblant de vie énergétique. Ils avaient l’air d’évaluer leurs différentes opinions sur les quelques artistes vus le matin même. Devant les non réactions des autres participants, faute de mieux, je m’approchais d’eux afin de leur faire part de mon sentiment sur ce que nous venions d’entendre. Peine perdue, les deux discutaient choix de restaurant. J’osais alors élever la voix.

- Excusez-moi, mais…et la jeune femme qui vient de passer ? vous n’avez rien dit sur elle ?  On pourrait peut-être en discuter, non ?

Aux regards qui se tournèrent vers moi, j’eus le sentiment d’avoir laisser échapper un gros mot. Avais-je donc à ce point insulté mon auditoire ? Ma parano galopante m’étreint la gorge qui se dessécha en un millième de micro seconde. Pourtant je sentais qu’il fallait que je tienne bon et mon devoir était alors de soutenir ainsi toutes ces interrogations tournées vers moi. Bon prince, le directeur général pris la parole.

- « Tu as raison. » Puis se tournant vers l’attachée de presse « Béatrice, ma chérie, tu me notes ses coordonnées. On a parfois des demandes pour des pubs.

Le tutoiement d’office m’horripile à plus haut point, mais je voulais surtout me placer en attaque directe et égale.

- Des pubs ? Mais, excusez-moi… excuse-moi Stéphane mais, c’était superbe ce qu’elle nous a fait, non ? Elle était pleine de sensibilité. Il y avait une véritable grâce dans ce qu’elle chantait. Je crois qu’on devrait la réentendre. On ne devrait pas l’écarter comme ça.

Encore plus d’incrédulité se lut sur la face de mes interlocuteurs. Aurais-je donc chu dans une autre dimension ? Avais-je donc bien entendu ce que j’avais entendu, c’est à dire, quelque chose de sublime, ou avais-je, pendant une courte période, sombré dans un sommeil paradoxal qui m’avait fait prendre une scie pour la plus paradisiaque des mélodies ? A nouveau, le directeur général s’adressa à moi.

- Non, t’as raison, c’était cool mais c’est pas du tout ça qu’on cherche.
- Ca ? vous voulez dire,… tu veux dire ce genre d’ambiance artistique ?
- Ouais, tu vois, cette fille, c’est une belle personnalité, mais c’est trop spécifique. C’est une voix qui va passer trois fois en confidentiel sur une radio de province et basta. Nous, il nous faut quelque chose qui groove plus, tu vois.

Les deux dingos du désert se réveillèrent à ce mot et acquiescèrent aussitôt pour s’écrier en chœur :

- Ouais ! Qui groove grave ! tu vois.

Des jumeaux  crétins !

- Non, désolée, je ne vois pas. Je n’ai pas entendu quelqu’un chanter aussi bien depuis des lustres et interpréter avec autant d’émotions un titre finalement plutôt casse-gueule. Cette fille a une voix extraordinaire. Vous faites une erreur de l’écarter. Vous passez à côté de quelque chose de grandiose, là.

Le silence qu’on me renvoya en guise de réponse fut éloquent. Le directeur général haussa les épaules et passa sans plus d’attention à la frappe d’un SMS quand le directeur artistique, lui,  me sourit, avec ce petit air de compassion du, somme toute, à la difficulté que ce devait être pour moi d’être aussi stupide.

Il fallait me rendre à l’évidence, personne ne prenait au sérieux mes affirmations. Sentant la vanité d’une nouvelle tentative, je décidais de quitter les lieux sans plus me donner en spectacle, me drapant un tant soit peu dans ma dignité outragée. Au fond de moi, je fulminais, j’exultais, j’étais folle de rage.

Dans le couloir, près d’un panneau d’interdiction de fumer, le musicien célèbre roulait sagement un joint énorme. Me regardant arriver vers lui, il lécha avec soin le papier, roula entre ses doigts experts le tabac et portant le tout à ses lèvres avec beaucoup de délicatesse me fit don du son de sa voix.

- Moi je suis d’accord avec toi. Cette fille, c’est un sacré morceau.

Il disparu aussitôt dans un nuage gris bleu et je sentis qu’il serait inutile d’attendre plus de sa parcimonieuse opinion. J’optais pour l’action. Il me fallait à tout prix retrouver cette prometteuse chanteuse et tenter de rétablir une injustice qui se profilait. On ne pouvait pas laisser passer un tel talent.

C’est sur le quai du métro qu’enfin je la vis. Sagement adossée, son étui de guitare contre elle, la voix miraculeuse attendait au loin sa correspondance. Je me précipitais sur elle, plutôt essoufflée de la course qu’il m’avait fallu soutenir avant de la retrouver. Le prénom que je cherchais depuis tout à l’heure me revint en pleine mémoire.

- Caroline ! Attendez !

La belle, surprise, se retourna et regarda dans ma direction avec incrédulité. Il me fallait remonter tout le quai. Un train arrivant au même instant, mes paroles se mêlèrent au bruit ambiant et se perdirent instantanément dans le brouhaha de la foule qui s’ébranlait en direction des portes qui s’entrouvraient. Coincée entre le flux descendant et le flux ascendant, je perdais de vue ma cible, mais luttais corps et âme pour la rejoindre au plus vite. Je me fis piétiner à deux reprises et un galant jeune homme m’insulta de l’avoir ainsi bousculé. Mais pourquoi y avait-il autant de gens à descendre à cette station ?! Qu’avais-je donc fait de si mal pour voir au dernier moment mon but disparaître au fond d’une rame. Un dernier coup de sac furieux dans l’estomac me coupa définitivement dans ma course. Les portes se refermèrent et le métro s’ébranla avec lourdeur emportant dans son corps métallique et poisseux de trop de chaleur accumulée, la divine, la sublime, celle qui m’avait fait rêver le temps infini d’une chanson.

Mon côté rebelle ou mon amour propre me décidèrent de ne pas retourner au casting. Ils pouvaient bien se passer de moi vu le peu d’intérêt qu’ils portaient à mon opinion. Qu’ils la trouvent donc sans moi leur « grooveuse ». Dans un premier temps, je fus tentée de rentrer chez moi direct mais, et d’une je n’étais pas dans la bonne direction, et de deux, l’idée de m’enfermer en ce début d’après-midi dans mon appartement, ne me disait rien qui vaille. Je me connais trop bien. Avec mon humeur de chien, j’allais encore passer toute l’après-midi à ruminer, allongée sur mon sofa, zappant avec rage sur les quelques chaînes hertziennes que dispensait mon téléviseur, rétif à tout réglage de bouquets numériques. Et puis j’avais faim. Je n’avais pas eu le temps de prendre un petit déjeuner et les deux, trois cafés servis par l’attachée de presse m’avaient laissé un goût affreusement amer dans la bouche. J’avais croisé dans ma course une brasserie sympathique et l’idée d’un demi accompagnant un délicieux hot-dog baguette, bien chaud et craquant, remonta aussitôt de quelques degrés un découragement latent.

Il n’y avait même plus de sandwich jambon. Je me contentais donc d’un demi amer, à la bulle évaporée, me jurant bien que la prochaine fois, je regarderai à deux fois avant d’entrer dans un bar qui me semblait à ce point sympathique. Mais bon, cela allait avec la journée, une journée pourrie, sans intérêt et décidemment, sans avenir. Comme il me restait un gramme d’optimisme, je commandais un café et tentais de me convaincre de faire un tour au ciné pour aller voir ce film dont j’avais promis d’écrire une critique la semaine dernière. Je ne savais plus très bien ce que j’avais fait du pass qui me permettait d’assister aux projections sans payer, mais décidais enfin que, même en payant, j’irai faire mon devoir. C’est là qu’elle arriva.

Essoufflée à son tour, l’œil légèrement larmoyant de sa course ou de sa déception, elle se tenait devant moi, arborant malgré tout son petit sourire timide mais Ô combien ravageur.

- J’espère que je ne vous dérange pas, mais, je vous ai vu tout à l’heure lorsque je prenais le métro et je me suis dit.. enfin.. j’ai sans doute tort, mais… j’ai cru que vous me cherchiez. Alors j’ai fait demi-tour mais comme vous étiez déjà parti, je me suis dit que j’allais retourner au studio, pour voir… et puis je vous ai aperçu ici…

Je ne disais mot tant cette apparition me semblait incroyable.

- Je vous ennuie peut-être…
- Non, non, pas du tout ! (Arrivais-je enfin à m’écrier.) Je vous en prie, asseyez-vous. J’ai adoré ce que vous avez fait tout à l’heure et ces gens n’y connaissent rien, moi, je vous ai trouvée formidable.
- Merci, mais ce sont quand même des professionnels et leur avis à un certain sens pour moi.
- Oui, bien sûr, mais ils ne détiennent pas la science infuse.
- Ho, vous savez, j’ai l’habitude. Je sais bien que ce que je fais n’est pas très grand public.
- Détrompe toi. Ton travail est très intéressant.

Cette fois-ci, c’est moi qui avait glissé subrepticement sur le tutoiement. Mais cela ne semblait pas déranger mon interlocutrice et bien au contraire, créait une intimité de fait entre nous qui n’était pas pour me déplaire. Je voulais tant convaincre Caroline de son talent et de la nécessité de persévérer que je ne pouvais pas alourdir mon propos de vous et autres circonvolutions. Ma première décision fut donc de partir ailleurs.

- Tu habites loin ?

J’avoue la phrase m’avait quelque peu échappé.

- Enfin je veux dire, j’aimerai bien entendre ce que tu fais. Peut-être que tu joues quelque part, bientôt ?
- Je suis à deux stations. On peut aller chez moi si tu veux. Cet endroit est un peu glauque, non ?

Tu parles comme ce café était glauque, et cher en plus ! Je laissais néanmoins un pourboire généreux à la pauvre serveuse dont les grands yeux tristes et fatigués m’indiquaient qu’elle aussi, aimerait bien se trouver ailleurs.

L’appartement de Caroline était plutôt inattendu. Une large baie vitrée s’ouvrait sur une terrasse ombragée et la longueur du couloir que je voyais se dessiner dans la pénombre m’indiquait qu’il devait se trouver plus d’une pièce autour de ce salon décoré avec soin et goût.

- C’est chez toi ici ?
- Oui, enfin, c’est l’appart de ma mère. Elle est rarement là, alors, j’en profite. J’aime bien répéter ici et du coup je n’oublie pas d’arroser les plantes. Tu veux boire quelque chose ? un thé ?
- Oui, génial.

Zut… il est toujours très difficile de refuser un thé. C’est comme faire preuve d’un manque évident de savoir-vivre, d’éducation. Les gens de bonne famille boivent du thé et moi, je déteste ça. Enfin, pas toujours, en hiver, j’aime bien, cela me réchauffe, mais là.. enfin, ce ne sera pas si terrible que ça de boire quelques gorgées en la compagnie de ma charmante hôtesse.

- Tu chantes depuis longtemps ?
- Tu écris depuis longtemps ?

D’accord, la belle avait oublié d’être bête et ne manquait pas de réplique, mais le petit sourire timide qu’elle lançait à chaque fois qu’elle semblait vouloir s’excuser me ravissait suffisamment pour mettre de côté tout agacement.

- Mais comment tu sais ça ?
- Tu as été une des seules à te présenter tout à l’heure au studio.
- Ha oui, le studio, ces types sont des crétins congénitaux. Je ne comprends pas qu’ils puissent être à ces postes avec un feeling aussi pauvre.
- Tu veux que je te fasse une chanson ?
- Tu as des trucs persos ?

L’idée de découvrir les thèmes qui  pouvaient intéresser la belle mélodieuse me titillait depuis un moment.

- En fait je n’ai pas de paroles. Je suis surtout compositeur, moi. Je n’aime pas trop ce que j’écris. C’est difficile. C’est trop impudique à mon goût.

Impudique, l’écriture ? Cette fille n’avait pas tout à fait tort mais justement, moi, c’est ça qui me plaisait dans le fait d’écrire, cette possibilité de sortir d’une coquille consensuelle, formatée, emprisonnée dans une image plutôt fixe et d’étaler des sentiments, des émotions surprenantes qui m’étonnaient moi-même à chaque fois. Non pas être une autre, mais bien se révéler à soi-même.

- Tu pourrais écrire pour moi, peut-être ?

Caroline me cueillait au cœur de me pensées dans lesquelles, parfois, j’ai tendance à me perdre même entourée d’un escadron de mannequines aguicheuses.  Enfin, c’est ce qu’il me plaît à penser n’ayant jamais, à mon grand dam, vécue cette situation. Il fallait bien avouer qu’à la première écoute de la charmeuse, mes pensées instantanément avaient été pour un texte que j’avais écrit quelques temps auparavant et qui, à coup sûr, j’en étais certaine, lui correspondrait comme un gant, un gant de velours, bien sur. Je lui griffonnais à la hâte les paroles sur une feuille.

- Tu trouverais quelque chose là-dessus ?

Caroline baissa la tête et pris quelques instants pour lire. Ses cheveux un peu long retombaient sur son visage et un parfum très léger, très frais émanait de son cou ainsi découvert. Sa nuque était pâle et la peau d’une apparence si douce qu’elle invitait à la caresse. Il fallait bien me rendre à l’évidence. J’étais en train de retomber dans mon travers qui est, malheureusement pour moi, de confondre coup de foudre artistique et coup de foudre tout court. Caroline me surpris dans ce moment de flottement, relevant la tête, et attachant ses deux longs yeux à mon regard.

- je ne t’ai pas remerciée pour tout à l’heure.
- … ?…
- J’ai entendu ce que tu as dit quand je suis partie. C’est gentil de m’avoir défendue.

Non !!!! Je ne suis pas gentille !!! je suis juste honnête et lorsque le sujet vaut tous les combats, je suis prête à donner tout ce que j’ai pour défendre ce en quoi je crois.

- Je t’en prie, c’était rien.

Je ne suis pas non plus très douée pour relever d’un mot d’esprit un trouble que je voudrais cacher. Heureusement pour moi, Caroline avait replongé dans le lecture de la chanson. Je me tus de peur de déranger sa concentration. Et puis ses cheveux à nouveau sur son visage me permettait de la regarder tout à  mon aise.

- J’ai une musique, je crois, qui devrait bien aller. Tu veux que j’essaie ?
- Avec plaisir !
- Mais je ne te promets rien.
- Non, non, vas-y. il n’y a pas de soucis. C’est juste un essai.

Le résultat fut presque au-delà de l’indicible. Ce texte avait été écrit pour cette musique, tout comme cette musique semblait n’avoir été créée que pour mes mots. La surprise fut dans les deux camps et nous nous regardâmes, à la fin du morceau, interloquées, presque gênées d’avoir été à ce point aussi proches de la perfection sas même nous connaître.

- J’adore, murmura-t-elle.

Moi, je restais sans voix.

- Ce n’était pas parfait mais si tu voulais bien me laisser le texte, je pourrais travailler dessus, enfin, si tu es d’accord.

D’accord, moi ?! Mais c’est mille textes que j’allais lui écrire ! je n’avais jamais ressenti une telle complémentarité. C’était incroyable. A nouveau j’exultais, mais cette fois-ci d’une joie émue.

La nuit nous surprit sans qu’on y prenne garde. Nous avions travaillé, écrit, chanté pendant des heures. Le thé avait laissé place à une bière fraîche et parfumée, suivi d’un délicat whisky pur malt, qui avait enfin été élégamment abandonné pour une bouteille de Graves millésimé. Je ne savais plus très bien d’où étaient sortis ces délicieux entremets libanais que nous grignotions en souriant. La guitare avait quant à elle laissé place à un enregistrement de la voix de Caroline qu’elle avait orchestré et mixé elle-même. Bon sang, cette fille avait vraiment un talent fou et j’adorais tout ce qu’elle chantait, et j’adorais tout ce qu’elle disait, et j’adorais tout ce qui était elle. Attention, n’allez pas croire que je tombe amoureuse aussi vite. Mais j’aime être subjuguée et Caroline m’emmenait dans des sphères bien loin de toutes rationalités, pleines d’élégance et de saveurs.

Oublié alors le marasme du matin, le coup de fil incendiaire de l’attachée de presse en milieu d’après-midi s’inquiétant de mon absence. Je savais que j’allais me griller auprès de la maison de disque mais eux étaient passés à côté de l’essentiel. Ils n’avaient pas su voir Caroline, su l’entendre, la comprendre. Alors je les abandonnais moi-même à leur triste sort, trop heureuse d’avoir suivi mon instinct et d’y avoir croisé cette muse.

C’est lorsqu’il n’y eu plus de musique que tout se corsa. Caroline ne semblait pas décidée à remettre un CD. Je n’étais pas prête à partir. Nous étions assises sur le même sofa, comme deux amies qui se connaîtraient depuis toujours. Caroline, sans chaussures, les jambes ramenées sous elle ; moi, négligemment étendue sur les coussins, rêveuse.

- tu veux encore du vin ?

Non, je veux tes lèvres.

- Non, merci, cela ira. Je crois que je devrais y aller.
- Tu ne veux pas rester encore un peu.

Ho oui, et même toute la nuit.

- Non, c‘est gentil mais j’ai du boulot demain.
- Je ne disais pas cela pour être gentille…

Il était vain d’imaginer trouver une nouvelle parade. Je l’attirais alors contre moi. Ces lèvres qui m’avaient tant émues le matin par le chant qui en sortait vinrent se poser sur les miennes. Caroline tremblait entre mes bras ce qui me procurait un pur ravissement. Elle remonta d’un geste doux ses cheveux pour me décocher son petit sourire timide avant de s’exprimer.

- C’est la première fois, pour moi…
- Ca te dérange ?
- Non. Et c’est cela qui m’étonne le plus. Ça ne me dérange pas du tout. Au contraire.

Comment résister à pareil aveu.

- j’ai même  l’impression que c’est ce que je voulais depuis toujours.

A nouveau nos lèvres se mêlèrent et nos baisers se firent plus pressant. Toute la sensualité que la voix de Caroline exprimait était maintenant utilisée par son corps. Elle dégrafa mon corsage avec impatience et posa ses mains sur mes seins, me regardant avec étonnement devant le plaisir que cela suscitait en elle. Je l’embrassais de plus belle et me laissait glisser à mon propre plaisir, sans retenue, et dans une harmonie rarement atteinte. Son corps était un instrument parfait, plein de courbes, de puissance et de subtilité. Elle était la musique et j’étais la voix  et ce chant d’amour nous devenait irresistible.

La nuit toute entière désormais nous enveloppait. Caroline se mouvait contre moi acceptant l’abandon. Je la pris très doucement, sans heurt, sans résistance, touchée au plus profond de moi-même de ce plaisir palpitant autour de mes doigts, le long de ma main. Caroline soupira et plaqua sa bouche contre mon oreille. Très bas, à peine audible, elle me chanta dans une cascades de murmures le refrain inspiré de Leonard Cohen : Allelujah… Allelujah…

Qui avait dit que cette journée serait pourrie, sans intérêt et décidemment, sans avenir ?…

Allelujah….

Par M. T. - Publié dans : Nouvelles, j'adore... - Communauté : lesbienne
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